Aborder la politique sous l’angle de ses matérialités, c’est d’abord en faire l’analyse en partant des objets extérieurs à la pensée, considérés dans leur contingence et leur historicité constitutives. Partir des matérialités, c’est partir de ce qui déborde la pensée philosophique et la met au travail. En ce sens, le MAP reprend pour son compte deux attitudes philosophiques caractéristiques de la modernité :

  • le matérialisme (de Marx à Althusser et Macherey), si l’on entend par là moins une philosophie réductionniste du corps ou de la matière, qu’un effort de problématisation de l’extériorité qui résiste à la pensée et la rapporte à sa finitude interne ;
  • la philosophie critique (de Kant à Deleuze et Foucault), non pas au sens d’une recherche des fondements de la subjectivité transcendantale, mais comme entreprise qui porte la pensée à ses limites et s’efforce de faire l’épreuve de leur franchissement.

Le choix de cet héritage est indissociable d’une reformulation de la question du sujet. Le MAP pose cette question dans les termes d’un champ impersonnel (au sens de Sartre) où se joue une expérimentation indéfinie, et non d’une instance souveraine. Le sujet est le lieu de tensions et de rapports de forces qui le marquent d’hétéronomie ; ses structures excèdent la sphère de la conscience et de sa rationalité spécifique ; son existence est subordonnée à une contingence irréductible, ainsi qu’à une série d’institutions et de dispositifs matériels qui contribuent à sa production et à sa reproduction. Une telle approche implique une attention particulière pour les auteurs qui, de Spinoza à Deleuze & Guattari, s’emploient à théoriser une économie des affects, des pulsions ou du désir.

Divers courants philosophiques du XXe siècle, quoique radicalement hétérogènes et incompatibles à bien des égards, ont des affinités profondes avec l’analyse des matérialités : le marxisme occidental (au sens de P. Anderson, qui renvoie à une pensée matérialiste non réductionniste de l’idéologie et de la culture, initiée par Lukacs ou Gramsci), le positivisme juridique (qui, dans la lignée des travaux de Y. Thomas, privilégie l’analyse des « opérations du droit » plutôt que des système de règles), le vitalisme et la philosophie des normes (dans le sillage de Canguilhem puis Butler), la théorie critique (tels que Adorno, Horkheimer ou Benjamin l’ont pratiquée), le structuralisme (tel que Deleuze en a identifié les contours), le constructivisme (dans les versions qu’en donnent Latour et Haraway), la critique de l’économie politique (au-delà du seul champ marxiste, par exemple chez Orléan et Lordon aujourd’hui).

A travers ces courants, on identifie quelques balises historiques du MAP : la pensée de Machiavel, la philosophie de Spinoza, la pensée de Marx et des marxistes. En particulier, le MAP se situe dans le renouveau imprimé à la philosophie politique par un certain nombre d’auteurs depuis une vingtaine d’années, réactivant les enjeux conceptuels de la séquence philosophique française d’après-guerre et des années 1960 : Balibar, Badiou, Jameson, Laclau, Rancière, Zizek, Ogilvie, etc.

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